Dans ses performances, Laurel Nakadate s’expose, au sens propre comme au sens figuré. Dans les photos et les vidéos actuellement exposées à PS1, elle est une pin-up et une lolita, une jeune fille innocente et une réalisatrice sûre de son pouvoir, tour à tour en larmes et en sous-vêtements.
Dans la performance filmée Happy Birthday, elle demande à des hommes rencontrés dans des stations essence ou des parkings s’ils veulent participer à une œuvre d’art : accepter de lui organiser une petite fête d’anniversaire, et qu’elle le filme. Des hommes entre deux âges, peu séduisants et clairement solitaires, mangent un gâteau en sa compagnie puis chantent pour elle « Happy Birthday to You », tandis qu’elle demeure immobile entre ses couettes.
Dans Oops, sur le même modèle, elle demande à des hommes de reproduire avec elle la chorégraphie de la chanson « Oops, I did it again » de Britney Spears. Elle balance les hanches, saute, tape dans ses mains, tandis qu’ils la regardent et tentent pauvrement d’imiter sa grâce.
Pour Love Hotel, elle passe dix jours seule dans des « love hotels » à Tokyo, ces hôtels destinés aux amants, et chaque jour, se filme mimant l’amour en sous-vêtements avec un partenaire absent.
Pour Lessons 1 to 10, elle pose en sous-vêtements ou à moitié nue pour un homme solitaire, à condition de filmer les séances. L’homme choisit ce qu’elle porte et comment elle se tient : sur l’une des photos, elle est allongée sur un canapé à demi-nue, portant une jupe plissée, des couettes et des patins à roulettes, devant une assiette de donoughts (Nakadate a des origines asiatiques).
Son œuvre est polémique et perturbante. On lui reproche de manipuler des hommes solitaires et des jeunes filles, d’abuser de son pouvoir de séduction, de flatter une culture voyeuriste.
Balivernes, a répondu en substance Ruwen Ogien lundi à Union Docs. Les termes de voyeurisme et d’exhibitionnisme sont totalement inappropriés, pour parler de son œuvre et du sexe en général. "Je vous vois plutôt comme un clown", a-t-il ajouté.
Laurel Nakadate en clown : l’idée lui plaît beaucoup. Vêtue d’une chemise à carreaux et d’une écharpe vieux rose, les cheveux lâchés, peu maquillée, Nakadate, qui rentrait juste de Cracovie et repartait le lendemain pour Nashville, a discuté son œuvre dans ses propres termes – un travail sur la solitude, le surgissement de l’intimité, le courage de s’exposer, la prise de risques, la force et la vulnérabilité. Mais le clown, oui, oui, tout à fait, d’ailleurs elle a étudié le clown enfant.
Or parler du clown n’est pas anodin – et l’insistance à s’y retrouver de Nakadate fait peu à peu figure de diversion. Elle saisit au vol l’image, nous orientant dès lors vers un tout autre récit. Elle nous dit en substance: "mon travail n’explore pas du tout ces zones troubles du désir et du pouvoir de la jeunesse, de la beauté et de la caméra. Il est proche du clown, burlesque et un peu triste, figure sacrificielle presque : le clown prend en charge le ridicule et la honte de tous pour nous faire prendre conscience de notre pathétique condition humaine."
Bien entendu, le clown n’est pas une figure sexuée. Pas d’érotisme ni de désir dans le numéro du clown.
Et c’est alors que Laurel Nakadate, en même temps qu’elle semble baisser ses gardes et s’animer dans la discussion, entre dans le silence. Tout en se prêtant volontiers au jeu des questions, elle ferme l’accès à certaines pistes présentes dans l’œuvre.
Lorsque Ruwen Ogien suggère que c’est aussi parce qu’elle est jeune et désirable que ces hommes la suivent, elle répond immédiatement qu’elle a aussi essuyé des refus. Exit le sexe et le pouvoir, et retour au récit de la vulnérabilité et à la solitude.
Et le rapport à l’imagerie porno ? « Je n’ai jamais regardé un seul film porno de ma vie. »
Elle incarne successivement des figures fantasmatiques : l’adolescente, la pin-up, la petite fille perdue, la femme fatale. Sur le plaisir érotique qu’elle peut y trouver, sur celui qu’elle provoque, rien.
Sur son personnage de lolita et la sexualité ambiguë qu’elle incarne dans Happy Birthday, rien.
Love Hotel, cette performance où elle mime tous les mouvements d’une relation sexuelle, et rejette parfois ses cheveux en arrière pour fixer la caméra pendant qu’elle avance les hanches, rien. Sur ces plans où elle est debout immobile dos à la caméra, son corps désirable exposé et la tête semi-tournée vers la caméra, rien. Sur le voyeurisme qu’elle évoque immanquablement, rien. Sur le plaisir qu’elle semble y trouver, rien non plus. Love Hotel parle de « solitude », c’est tout.
Ces silences deviennent flagrants lorsqu’elle commente précisément certaines images, dont la dimension érotique est évidente – en centrant le commentaire sur autre chose. Elle s’arrête sur une photo de Lesson 1 – 10 , où elle apparaît dans la panoplie de la lolita japonaise perverse, et se borne à dire « Comme il avait accepté que je filme, il me semblait normal qu’il puisse aussi mettre en scène». Pour Trouble Ahead, Trouble Behind, elle prend des trains à travers les Etats-Unis et laisse filer ses sous-vêtements à la fenêtre. Avant, après, ou pendant, elle photographie l’instant : un string de dentelle devant un paysage flou. « C’était à propos de ce qui se passe lorsque le soi rencontre le monde », dit-elle. Sur l’érotisme de ces strings de dentelle flottant au vent (pas n’importe quel objet intime), pas un mot.
Plus étonnant même : elle affirme que chaque fois, elle a demandé aux hommes qui figurent dans ses vidéos de dire à la caméra qu’ils étaient conscients et qu’ils acceptaient de faire partie d’une œuvre d’art susceptible d’être exposée dans une galerie ou un musée. Mais à PS1, rien ne fait allusion à ces accords donnés. Pourquoi, alors que Nakadate aurait pu ainsi éviter de nombreuses critiques, toutes centrée sur l’exploitation et le voyeurisme ?
Pourquoi refuse-t-elle d’entrer dans la discussion de ce qui, de l’avis général, constitue la partie la plus dérangeante de son œuvre, celle qui cause le plus de malaise et d’interrogation chez la spectatrice – et qui fait à mon sens la grande valeur de son travail ?
Un déni pur et simple –
Une expérience consistant à manipuler son public – ce n’est pas moi qui parle de sexe, voyez, c’est vous qui le projetez –
Une stratégie mise en place par elle et pour elle, pour rendre acceptable ce que nous avons appris à nommer « voyeurisme » et « exhibitionnisme » en les déguisant en « vulnérabilité » ?
Il ne s’agit pas de le lui reprocher – les artistes sont maîtres de dire ou taire ce qu’ils veulent de leur œuvre , et nous aussi.
Mais lundi à Union Docs, le plus intéressant était à chercher dans les silences de Laurel Nakadate.
- Claire Richard
